Politique climatique
Nouvel ordre carbone : comment la Chine fait face au mécanisme d'ajustement carbone aux frontières de l'UE
Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières de l'UE (MACF) est en train de redessiner les règles de la gouvernance carbone mondiale et du commerce de l'énergie. Cet article, fondé sur un rapport du CSIS, analyse la manière dont la Chine répond à cette pression extérieure en renforçant son marché carbone intérieur et ses normes d'émissions, et examine les répercussions à long terme de ces mesures sur la transition énergétique mondiale et les politiques climatiques.
Alors que le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières de l'Union européenne (CBAM) entre officiellement dans sa phase de mise en œuvre, la gouvernance mondiale du carbone est confrontée à une restructuration institutionnelle sans précédent. En tant que plus grand émetteur mondial de gaz à effet de serre et partenaire commercial important de l'UE, la stratégie de réponse de la Chine ne concerne pas seulement sa transition énergétique nationale et sa compétitivité industrielle, mais influencera également profondément l'orientation future des règles du marché international du carbone. Sur la base des dernières recherches du CSIS, cet article analyse comment la Chine répond à cette pression externe par des ajustements institutionnels et le développement du marché, et évalue ses impacts à long terme sur le système énergétique mondial et les politiques climatiques.
Une nouvelle ère de la gouvernance mondiale du carbone : l'émergence et le mécanisme du CBAM
Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM) de l'Union européenne a été proposé pour la première fois en 2019 dans le cadre du pacte vert pour l'Europe, puis adopté par le Conseil européen en mars 2023, devenant ainsi l'un des instruments clés du paquet climatique « Fit for 55 ». L'objectif initial du CBAM est de prévenir les « fuites de carbone » — c'est-à-dire la perte de compétitivité des entreprises européennes due au coût du carbone, qui entraînerait le transfert de la production à forte intensité carbone vers des pays hors UE dotés de normes environnementales plus faibles. Ce mécanisme oblige les importateurs à payer pour les émissions de carbone générées lors du processus de production de leurs produits, à moins que le pays d'origine n'ait déjà payé un prix du carbone équivalent. Cette conception fait du CBAM le premier véritable outil de tarification carbone aux frontières au niveau international.
Selon le rapport du CSIS, le CBAM couvre actuellement six secteurs à forte intensité carbone : le ciment, les engrais, l'électricité, l'acier, l'aluminium et l'hydrogène. Les importateurs de l'UE doivent déclarer chaque année les émissions de gaz à effet de serre incorporées dans ces marchandises et soumettre un nombre correspondant de certificats CBAM. Au premier trimestre 2026, le prix de négociation des certificats CBAM était de 75,36 euros par tonne équivalent CO2. À partir de 2027, le prix des certificats sera directement lié au prix moyen hebdomadaire des enchères du système d'échange de quotas d'émission de l'UE (EU ETS). En outre, le champ d'application du CBAM devrait encore s'élargir en 2028, et son impact sur les grands pays exportateurs ainsi que sur les économies émergentes à forte intensité carbone comme la Chine et l'Inde sera particulièrement significatif.
Les effets de débordement politiques générés par ce mécanisme ne doivent pas être sous-estimés. Le CBAM exerce non seulement une pression directe sur les coûts des entreprises exportatrices, mais surtout, par sa logique de reconnaissance du « prix du carbone équivalent », il transmet aux autres juridictions une forte incitation institutionnelle : pour établir des relations commerciales fluides avec l'UE, il est nécessaire de mettre en place un système de tarification et de gouvernance du carbone crédible et compatible avec les normes européennes. Cette incitation a manifestement retenu l'attention des décideurs à Pékin.
Il convient de noter que la Chine a déjà établi un système national d'échange de quotas d'émission, dont la conception s'est en partie inspirée de l'expérience de l'ETS de l'UE. Cependant, par rapport aux marchés du carbone matures de l'UE, l'ETS chinois en est encore à un stade de développement en ce qui concerne la couverture, le mécanisme de découverte des prix et l'application de la réglementation. L'arrivée du CBAM oblige la Chine à réexaminer la compatibilité de son propre système de gestion du carbone avec les règles internationales.
La réponse institutionnelle de la Chine au CBAMSelon l’analyse du CSIS, la réponse de la Chine au CBAM n’est pas une simple opposition ou résistance, mais un ajustement et une intégration progressifs au niveau institutionnel. Le rapport indique que, bien qu’un rapprochement officiel entre le système d’échange de quotas d’émission de l’UE et celui de la Chine soit peu probable à court terme, la trajectoire à long terme de la gouvernance carbone chinoise pourrait se rapprocher de plus en plus de l’Europe. Cette tendance se manifeste déjà à plusieurs niveaux dans le pays.
Premièrement, le marché national chinois d’échange de droits d’émission de carbone devrait être étendu. Depuis son lancement officiel, l’ETS chinois a progressivement mis en place un cadre d’échange unifié au niveau national, mais la couverture sectorielle est encore en expansion. Cette expansion recoupe largement le champ d’application du CBAM, ce qui signifie qu’en élargissant la couverture sectorielle de la tarification du carbone, la Chine fournit en réalité aux entreprises exportatrices une base institutionnelle de « reconnaissance du prix du carbone ». À mesure que davantage de secteurs seront intégrés à l’ETS, les entreprises chinoises pourraient obtenir certaines exonérations lorsqu’elles seront confrontées au CBAM, réduisant ainsi les barrières commerciales.
Deuxièmement, le système de déclaration, de surveillance et de vérification (MRV) des émissions de carbone est en cours de renforcement. Le CBAM exige que les importateurs fournissent un calcul des émissions fondé sur des données de production réelles, ce qui impose des exigences plus élevées en matière de transparence et d’exactitude des données pour les pays exportateurs. Afin d’aider les entreprises nationales à satisfaire aux exigences de conformité de l’UE, la Chine renforce les normes nationales de statistiques et de calcul des émissions de carbone et s’efforce de les aligner sur les normes internationales. Au niveau local, des projets pilotes visant à soutenir les objectifs sectoriels de pic des émissions de carbone et à aider les entreprises à se familiariser avec les règles carbone nationales et étrangères ont également vu le jour. Ces mesures montrent que la Chine est en train de construire une infrastructure de gestion du carbone capable de soutenir la reconnaissance internationale.
En outre, le mécanisme de prix du marché carbone chinois prépare également des réformes plus profondes. À l’heure actuelle, bien que le prix des quotas carbone en Chine soit encore nettement inférieur à celui des marchés matures à l’international, la liquidité du marché s’améliore et la participation des institutions financières et des entreprises augmente. Le renforcement progressif du signal national du prix du carbone contribue à orienter les entreprises vers l’intégration des coûts des émissions de carbone dans leurs décisions d’investissement à long terme, accélérant ainsi la commercialisation des technologies bas carbone. Cette transformation endogène impulsée par des pressions extérieures pourrait devenir un nouveau moteur de la transition énergétique de la Chine.
Impact sur le système énergétique et la structure industrielle
L’impact du CBAM sur le système énergétique chinois se manifeste d’abord dans la structure des coûts des industries à forte intensité de carbone. L’acier, l’aluminium, le ciment et les engrais figurent parmi les industries énergivores de la Chine et constituent d’importants débouchés pour la consommation de charbon. Pour rester compétitives sur le marché européen, ces industries doivent rapidement réduire l’intensité carbone de leurs produits, ce qui favorisera directement la décarbonation du mix énergétique. Les entreprises seront confrontées à deux options : soit améliorer l’efficacité énergétique et optimiser les procédés, soit accroître l’utilisation d’électricité issue de sources renouvelables, voire déployer des technologies de rupture telles que la réduction directe du fer par l’hydrogène vert. Quelle que soit la voie choisie, elle favorisera l’utilisation d’énergies propres dans le secteur industriel.Du point de vue du système électrique, le CBAM pourrait accélérer la réforme du marché de l'électricité en Chine et le déploiement des énergies renouvelables. À mesure que davantage de secteurs seront intégrés au marché du carbone, le coût du carbone sera transmis plus largement aux prix de l'électricité industrielle, renforçant ainsi la compétitivité des énergies renouvelables par rapport aux énergies fossiles. Parallèlement, pour soutenir la certification verte des produits exportés, les entreprises pourraient être amenées à prouver le caractère bas-carbone de leur approvisionnement en électricité via des achats d'électricité verte ou des certificats verts. Cela stimulera les investissements dans la production d'électricité renouvelable et les installations de stockage associées, et favorisera la modernisation intelligente et flexible du réseau électrique.
Au niveau de la chaîne industrielle, l'impact du CBAM ne se limite pas aux exportateurs directs ; il se transmettra également par la chaîne d'approvisionnement aux fournisseurs de matières premières et de produits intermédiaires en amont. Par exemple, si les machines et équipements exportés par la Chine contiennent de l'acier à forte teneur en carbone, leur carbone incorporé sera également inclus dans le périmètre de calcul. Cela signifie que l'ensemble de la chaîne de valeur manufacturière devra restructurer sa gestion de l'empreinte carbone. À long terme, le CBAM pourrait inciter la Chine à développer une capacité de gestion du carbone sur l'ensemble du cycle de vie, de l'extraction des matières premières aux produits finaux, ce qui renforcerait en retour la voix de la Chine dans la chaîne d'approvisionnement verte mondiale.
Les multiples défis de l'alignement sur les règles
Bien que la Chine ait montré, au niveau institutionnel, une attitude positive en réponse au CBAM, elle est confrontée à de multiples défis. La première question est la maturité du marché carbone domestique. À l'heure actuelle, l'allocation des quotas du système d'échange de quotas d'émission (ETS) chinois reste principalement gratuite, et le niveau du prix du carbone est insuffisant pour créer une incitation forte à la réduction des émissions. Si l'extension du système n'est que formelle et ne permet pas au signal de prix de jouer véritablement son rôle, les entreprises chinoises auront toujours du mal à obtenir une exonération suffisante des coûts dans le cadre du CBAM. La reconnaissance d'un « prix du carbone équivalent » par l'Union européenne exige non seulement l'existence d'un mécanisme de tarification du carbone, mais aussi une application stricte et une intégrité environnementale.
Deuxièmement, les différences entre la Chine et l'Europe dans les normes de comptabilisation du carbone et les spécifications techniques constituent un obstacle pratique au processus de reconnaissance mutuelle. Le CBAM utilise la méthode de comptabilisation élaborée par l'UE elle-même, qui exige des entreprises qu'elles fournissent des données d'émissions précises. Bien que le système de gestion des données d'émissions de carbone des entreprises chinoises s'améliore, il nécessite encore d'importants investissements en matière de renforcement des capacités pour satisfaire pleinement aux exigences d'audit de l'UE. Comment partager les données tout en garantissant la confidentialité des secrets commerciaux et la sécurité des données est également une question pleine de tensions.
Troisièmement, la question de la confiance de la communauté internationale ne doit pas être négligée. La fiabilité et la transparence des données chinoises sur les émissions de carbone ont toujours été remises en question dans le monde. Si la réforme du marché carbone chinois est perçue comme une simple « façade mise en place pour répondre au CBAM » plutôt que comme un véritable effort de réduction des émissions, sa crédibilité dans la gouvernance climatique internationale en sera grandement affaiblie. La Chine doit prouver au monde que le renforcement de sa gouvernance carbone répond à des besoins de développement endogènes et non à une réponse passive aux barrières commerciales.
Enfin, les facteurs géopolitiques compliquent encore la question. Les États-Unis ne participent actuellement pas au système d'ajustement carbone aux frontières de l'UE, et leur politique climatique intérieure est fluctuante. Si la Chine et l'UE établissent une coopération institutionnelle plus étroite en matière de gouvernance carbone, il pourrait en résulter une coalition d'ajustement carbone couvrant le plus grand volume d'échanges commerciaux au monde, dont les États-Unis seraient exclus. Une telle configuration pourrait exacerber les tensions transatlantiques et inciter les États-Unis à chercher à établir leur propre mécanisme de frontière carbone, conduisant finalement à une fragmentation du marché mondial du carbone.## Perspectives d'avenir : vers un nouvel ordre du carbone
À l'horizon des 5 à 20 prochaines années, le CBAM a de fortes chances de ne pas rester un cas isolé de l'Union européenne, mais de devenir un modèle pour la tarification du carbone et les ajustements carbone aux frontières à l'échelle mondiale. On s'attend à ce qu'un nombre croissant de juridictions conçoivent leurs propres instruments d'ajustement carbone aux frontières, donnant ainsi naissance à de nouvelles règles du commerce international dictées par le coût du carbone. Dans ce processus, le choix de la Chine sera d'une importance décisive.
Si la Chine parvient à construire un système de gouvernance carbone crédible, robuste et compatible avec les normes européennes, elle occupera une position plus avantageuse dans les négociations climatiques mondiales et pourrait devenir un pont entre les marchés du carbone des pays en développement et ceux des pays développés. L'immensité du marché chinois et ses avantages manufacturiers lui donnent également la capacité de définir des normes technologiques bas carbone dans plusieurs secteurs. Parallèlement, la convergence à long terme des marchés du carbone entre la Chine et l'Europe approfondira leur interdépendance dans les chaînes d'approvisionnement en énergie propre, avec des répercussions profondes sur le paysage concurrentiel énergétique mondial.
Pour la Chine, la voie la plus probable est la suivante : grâce à des réformes imposées par la contrainte extérieure, transformer la pression externe du CBAM en catalyseur de la transition bas carbone de l'économie nationale. L'approfondissement du marché du carbone sera mené de concert avec des stratégies telles que la réforme du marché de l'électricité, les politiques de finance verte et le développement de l'hydrogène. À ce moment-là, la Chine ne sera pas seulement le plus grand exportateur mondial de technologies d'énergie propre, mais aussi l'un des principaux fournisseurs mondiaux de crédits carbone.
Bien sûr, ce processus ne sera pas sans embûches. Les résistances des secteurs aux intérêts acquis, les goulots d'étranglement technologiques et les incertitudes de l'environnement international pourraient tous ralentir le rythme des réformes. Mais une chose est sûre : le système énergétique mondial entre dans une ère d'internalisation du coût du carbone. Au cours de la prochaine décennie, les investissements dans les énergies renouvelables, le déploiement du stockage d'énergie et la construction de réseaux électriques intelligents ne cesseront de s'accélérer, et l'innovation institutionnelle en matière de gouvernance carbone déterminera la vitesse de déploiement de ces technologies.
Dans le nouvel ordre du carbone, aucun pays ne peut faire cavalier seul. La réponse de la Chine au CBAM n'est pas seulement un ajustement de politique, c'est aussi un jeu stratégique sur la gouvernance énergétique mondiale et les règles commerciales de demain. Pour les industriels et les investisseurs, comprendre et s'adapter à cette tendance sera la clé pour rester compétitif à l'ère du bas carbone.
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