Politique climatique

Nouvel ordre du carbone : comment la Chine répond au mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne

Le CBAM de l’UE est passé d’un instrument de politique climatique à une variable qui remodèle la concurrence commerciale et industrielle. S’appuyant sur un rapport du CSIS, cet article analyse l’élargissement du marché chinois du carbone, le renforcement de la comptabilisation et de l’application des émissions de carbone, ainsi que les effets à long terme de cet ajustement sur les segments du système énergétique que sont l’électricité, l’acier, l’aluminium, l’hydrogène, etc.

Nouvel ordre carbone : comment la Chine répond au mécanisme d'ajustement carbone aux frontières de l'Union européenne

Chapeau

Depuis son adoption officielle en mars 2023 dans le cadre du paquet « Fit for 55 », le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM) de l'Union européenne est passé d'un instrument de politique climatique à une variable qui remodèle le commerce mondial et la concurrence industrielle. Pour la Chine, à la fois plus grand émetteur mondial de gaz à effet de serre et partenaire commercial le plus important de nombreuses économies, le CBAM n'apporte pas seulement une pression sur les coûts à l'exportation, mais aussi une nouvelle vague d'ajustements institutionnels autour de la comptabilité carbone, de la tarification du carbone et des capacités de gouvernance carbone. Le rapport du Center for Strategic and International Studies (CSIS), publié le 15 juin 2026 et rédigé par Ilaria Mazzocco et Ray Cai, intitulé « Nouvel ordre carbone : la réponse de la Chine au CBAM européen », fournit un cadre d'analyse pour comprendre ce processus.

I. Contexte sectoriel : le coût du carbone s'inscrit dans les règles du commerce

Pour comprendre la signification du CBAM, il faut d'abord comprendre la conception de son mécanisme. Le CBAM est le premier instrument de ce type au niveau international, et son objectif politique est de prévenir les « fuites de carbone » — c'est-à-dire que les réductions d'émissions obtenues par l'UE soient annulées par la délocalisation de la production vers des pays non membres de l'UE à intensité d'émission plus élevée. La logique centrale du mécanisme est la suivante : les exportateurs, lorsqu'ils accèdent au marché européen, doivent payer un coût pour les émissions incorporées dans leurs produits, sauf si ces émissions ont déjà fait l'objet du paiement d'un prix du carbone correspondant dans le pays de production.

La chronologie institutionnelle est relativement claire :

  • 2019, le CBAM a été proposé pour la première fois dans le cadre du Pacte vert pour l'Europe (European Green Deal) de l'UE ;
  • Mars 2023, le Conseil européen l'a officiellement adopté dans le cadre du paquet « Fit for 55 » ;
  • Phase actuelle, les importateurs de l'UE doivent déclarer annuellement les émissions de gaz à effet de serre incorporées dans six catégories de produits et soumettre le nombre correspondant de certificats CBAM. Ces six catégories de produits sont le ciment, les engrais, l'électricité, l'acier, l'aluminium et l'hydrogène ;
  • Premier trimestre 2026, le prix des certificats CBAM est fixé à 75,36 euros/tonne de CO₂ ;
  • À partir de 2027, le prix des certificats sera calculé sur la base du prix moyen hebdomadaire aux enchères des quotas EU ETS ;
  • 2028, la couverture du CBAM devrait s'élargir, avec un impact plus marqué sur les grands pays exportateurs et les économies émergentes à forte intensité carbone (comme la Chine et l'Inde).

L'ingéniosité de ce dispositif réside dans le fait qu'il n'exige pas directement des autres pays qu'ils créent un marché du carbone, mais qu'il envoie, par le biais du signal-prix au niveau des échanges commerciaux, une incitation aux autres juridictions à mettre en place un système de tarification du carbone et de gouvernance carbone « crédible et compatible avec les normes strictes de l'UE ». Cette incitation n'a pas été ignorée en Chine — le pays exploite son propre système d'échange de quotas d'émission de carbone, dont la conception s'inspire en partie du modèle européen.Dans une perspective plus large de transition énergétique, le CBAM marque une confluence structurelle entre politique climatique et politique commerciale : les émissions de carbone ne sont plus seulement un poste comptable du secteur de l’environnement, mais commencent à devenir une variable de prix qui influence la compétitivité des produits, la localisation industrielle et les dépenses d’investissement transfrontalières. C’est à la fois une condition externe à laquelle le système énergétique chinois doit s’adapter et une nouvelle contrainte sur la voie mondiale de la décarbonation.

II. Dynamiques actuelles : de la pression subie à l’alignement proactif

La conclusion centrale du rapport du CSIS est la suivante : pour les deux marchés du carbone chinois et européen, la connexion officielle (linkage) est peu probable dans un avenir prévisible, mais la trajectoire de gouvernance carbone de la Chine pourrait, à moyen et long terme, converger avec l’Europe sur le plan institutionnel. Cette convergence n’est pas le produit d’une volonté politique, mais une réalité économique déterminée par des relations commerciales bilatérales profondes.

Les évolutions actuellement observables se concentrent sur trois plans :

Premièrement, l’élargissement attendu de l’ETS chinois. Le système national chinois d’échange de quotas d’émission s’inspire en partie du système européen dans sa conception, et l’extension de sa couverture est une condition préalable à la transmission du signal-prix du carbone à davantage de secteurs industriels. Pour les secteurs couverts par le CBAM, comme l’acier, l’aluminium et le ciment, l’écart entre le prix national du carbone et celui de l’UE détermine directement l’ampleur des paiements au titre des certificats CBAM.

Deuxièmement, le renforcement de l’exécution en matière de déclaration des émissions de carbone et d’établissement de normes. Le fonctionnement du CBAM repose sur une prémisse : les émissions incorporées des produits importés peuvent être mesurées et vérifiées avec précision. Cela implique que les pays exportateurs doivent disposer de capacités de surveillance, de déclaration et de vérification (MRV) acceptées au niveau international. Le rapport souligne en particulier que la crédibilité de la Chine en matière de conformité, de surveillance et d’exécution conditionne à la fois le succès de ses efforts de gouvernance carbone et la confiance de la communauté internationale dans sa trajectoire.

Troisièmement, les mesures d’accompagnement au niveau local. Le rapport mentionne l’apparition en Chine d’initiatives locales visant à soutenir les objectifs sectoriels de réduction des émissions et à aider les entreprises à répondre aux exigences de gouvernance carbone nationales et internationales. L’intérêt de ces dispositifs est qu’ils relient le régime macroéconomique de tarification du carbone aux capacités de conformité au niveau des entreprises — pour un grand nombre de petites et moyennes entreprises exportatrices dépourvues de capacités de comptabilisation du carbone, ce maillon est souvent la principale source de coûts réels.

Il convient de noter que le rapport replace cette dynamique dans une perspective de politique américaine pour avertir que : une convergence plus profonde entre l’Union européenne et la Chine sur le plan institutionnel pourrait rendre la future coordination transatlantique plus complexe, voire placer les États-Unis en dehors d’un « bloc commercial d’ajustement carbone » d’une taille considérable.

III. Impacts sur le système énergétique

Le CBAM est en apparence un instrument commercial, mais ses canaux de transmission pénètrent plusieurs maillons du système énergétique.

Secteur de l’électricité et commerce transfrontalier d’électricité. L’électricité est explicitement incluse parmi les six catégories de produits couvertes par le CBAM, ce qui signifie que le calcul de l’intensité carbone du commerce d’électricité, la certification de l’électricité verte et le système de facteurs d’émission doivent être alignés sur les référentiels de l’UE. Pour les économies qui promeuvent la réforme du marché de l’électricité et élargissent la part des énergies renouvelables intégrées au réseau, cela constitue une exigence supplémentaire pour l’infrastructure de mesure et de certification du système électrique.Électrification industrielle et choix des procédés. L’acier, l’aluminium, le ciment et les engrais sont des secteurs typiquement difficiles à décarboner. Lorsque le coût du carbone est internalisé dans les prix à l’exportation, le classement économique des procédés change : l’attractivité relative de l’électrification, du recyclage de la ferraille, de l’amélioration de l’efficacité énergétique et des procédés de réduction bas carbone augmente. Cette évolution se répercutera in fine sur la structure de la demande d’électricité — le passage de l’industrie des combustibles à l’électricité est l’un des maillons les plus difficiles et les plus essentiels de la transition énergétique.

Industrie de l’hydrogène. L’inclusion de l’hydrogène dans le champ d’application du CBAM amplifie directement les écarts de coûts entre les différentes voies de production d’hydrogène. Pour les porteurs de projets qui planifient des capacités d’hydrogène vert et des produits à base d’hydrogène orientés vers l’exportation (comme l’ammoniac vert ou l’acier vert), l’existence d’un coût carbone aux frontières constitue à la fois une contrainte et une source d’avantage-prix par rapport aux voies à forte intensité carbone. Mais la concrétisation de cet avantage dépend de la capacité du projet à fournir une preuve vérifiable de son caractère bas carbone.

Couplage du marché du carbone et du marché de l’électricité. L’élargissement du SEQE chinois signifie que le signal-prix du carbone entrera de plus en plus dans le calcul des coûts marginaux des producteurs d’électricité et des entreprises industrielles. L’articulation institutionnelle entre le marché du carbone et le marché de l’électricité — mode d’allocation des quotas, mécanismes de transmission des coûts, traitement des quotas gratuits — déterminera dans quelle mesure le prix du carbone influence réellement les décisions d’investissement.

L’arrimage de la sécurité énergétique à la compétitivité industrielle. Le rapport indique que les mutations de la gouvernance carbone remodèlent le système énergétique chinois et ont de vastes répercussions sur l’agenda commercial, la compétitivité dans des domaines technologiques de pointe tels que l’intelligence artificielle, ainsi que sur son rôle dans la gouvernance mondiale. Autrement dit, la capacité de gouvernance carbone devient une compétitivité de type infrastructurel.

Voies de réalisation des objectifs de réduction des émissions de carbone. Si le CBAM parvient à pousser les principales économies émettrices à mettre en place des systèmes crédibles de tarification et de comptabilisation du carbone, son impact dépassera la sphère commerciale — il pourrait modifier la manière dont les objectifs nationaux de réduction des émissions sont mis en œuvre, en passant d’une décomposition administrative à une logique pilotée par les signaux-prix.

IV. Défis à relever

Comptabilisation et fiabilité des données. Le nombre de certificats CBAM dépend des émissions intrinsèques déclarées. Si l’exportateur ne peut pas fournir de données mesurées conformes aux normes de l’UE, la méthode de comptabilisation qui lui est appliquée peut lui être défavorable. Par conséquent, la qualité de la mise en place du système MRV détermine directement la répartition des coûts du CBAM.

Difficulté d’alignement des deux systèmes de prix du carbone. Les marchés du carbone chinois et européen diffèrent par leur mode d’allocation des quotas, leur mécanisme de formation des prix, les secteurs couverts et le degré de rigueur du respect des obligations. La convergence institutionnelle est un processus progressif, durant lequel les entreprises doivent composer simultanément avec deux ensembles de règles, les coûts de conformité s’additionnant plutôt que de se substituer.

Incertitude des politiques. Le basculement du mécanisme de tarification en 2027 et l’élargissement de la couverture en 2028 signifient que les dispositifs de conformité actuels des entreprises pourraient bientôt devoir être reconfigurés. Pour les projets énergétiques et industriels à cycle long et à forte intensité capitalistique, la prévisibilité des règles est tout aussi importante que leur degré de rigueur.Pression sur les PME et effets de propagation le long de la chaîne industrielle. Le coût carbone est initialement supporté par les exportateurs directs, mais il se répercute en amont le long de la chaîne d’approvisionnement. Les fournisseurs situés au milieu ou en amont de la chaîne industrielle, et dépourvus de canaux de communication directs avec l’extérieur, sont souvent les maillons qui ont le plus de difficulté à accéder aux ressources de conformité.

Le temps nécessaire à la mise en place des capacités de surveillance et d’application. Le rapport souligne que la crédibilité de la conformité, de la surveillance et de l’application en Chine est une variable centrale. La mise en place de telles capacités implique des équipements de mesure, des organismes de vérification tiers, des plateformes de données et la formation du personnel ; son délai de mise en œuvre est généralement plus long que le cycle d’adoption des textes politiques.

Risque de fragmentation de la gouvernance mondiale. Si l’ajustement carbone aux frontières devient un outil permanent des principales économies, alors que les périmètres de comptabilisation et les niveaux de prix du carbone divergent, le système commercial mondial pourrait se fragmenter selon les règles carbone, ce qui augmenterait les coûts de friction transfrontaliers des investissements dans l’énergie et l’industrie.

V. Future Outlook : directions d’évolution au cours des 5 à 20 prochaines années

L’institutionnalisation de la gouvernance carbone va continuer de s’approfondir. Au cours des cinq prochaines années, le point clé à observer n’est pas de savoir si les marchés du carbone chinois et européen seront connectés, mais le degré de convergence de la gouvernance carbone chinoise avec l’Europe au niveau institutionnel, ainsi que la capacité de son système de conformité, de surveillance et d’application à obtenir la confiance internationale. Le rapport estime que cette convergence reflète la réalité économique d’une relation commerciale bilatérale approfondie.

Le coût carbone entrera dans les décisions d’investissement à long terme. Pour les projets d’électricité, d’acier, d’aluminium, de ciment, d’engrais et d’hydrogène, le prix du carbone n’est plus seulement un coût variable d’exploitation, mais une variable d’entrée pour le choix du site, des procédés et des technologies. Cela modifiera le cadre par défaut de l’évaluation des investissements dans les industries à forte intensité capitalistique.

L’effet de démonstration pourrait dépasser la relation bilatérale sino-européenne. Le rapport indique que si la Chine parvient, dans sa réponse au CBAM, à mettre en place un système de gouvernance carbone crédible, son expérience pourrait servir de référence à d’autres pays — voire aux États-Unis — pour concevoir et mettre en œuvre des politiques similaires. Plus largement, la réponse chinoise pourrait révéler comment les tarifs carbone et la réglementation extérieure poussent les principales économies émettrices à réformer leurs politiques intérieures.

Les risques et les opportunités de la formation de blocs commerciaux coexistent. La convergence des régimes carbone de l’Union européenne et de la Chine pourrait rendre la coordination transatlantique plus complexe, ou exclure les États-Unis d’un grand bloc commercial d’ajustement carbone. À l’inverse, cela offre aussi aux autres économies une fenêtre pour réévaluer leur propre trajectoire de tarification du carbone.

La logique d’investissement de la transition énergétique sera réévaluée. Lorsque les coûts carbone aux frontières sont intégrés aux modèles de flux de trésorerie, la valeur des capacités de production bas carbone n’est plus déterminée uniquement par les subventions nationales ou les achats volontaires, mais par l’éligibilité à l’accès aux marchés à fortes contraintes carbone. Cela modifiera les conditions de financement et la tarification des risques des projets d’énergies renouvelables, de stockage, de modernisation des réseaux électriques et d’industrie bas carbone.

À long terme, la capacité de comptabilisation du carbone acquerra un caractère d’infrastructure. À l’instar des réseaux électriques, du stockage et des réseaux d’hydrogène, un système fiable de données d’émissions est une condition fondamentale du fonctionnement du système énergétique. Celui qui établira le premier une capacité de comptabilisation et de vérification acceptée au niveau international disposera d’un avantage institutionnel dans la prochaine phase de concurrence dans les énergies propres et l’industrie bas carbone.

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ConclusionL’impact réel du CBAM ne réside pas dans le nombre de tonnes d’émissions de carbone qu’il taxe, mais dans le fait qu’il transforme le « carbone » d’une rubrique de comptabilité environnementale en une variable de prix de la concurrence commerciale et industrielle. Pour la Chine, le processus de réponse au CBAM constitue, en substance, une mise à niveau systémique des capacités de gouvernance de son système énergétique et de son appareil industriel : l’élargissement du marché du carbone, la normalisation des rapports d’émissions, le renforcement de l’application et la mise en place de mécanismes d’accompagnement locaux en constituent ensemble des composantes. La réussite de ce processus dépend autant de la rigueur de la conception institutionnelle que de la crédibilité de la conformité, de la surveillance et de l’application — et cette dernière constitue précisément le critère ultime par lequel la communauté internationale juge de la fiabilité de la trajectoire de gouvernance carbone d’un pays.

Pour la transition énergétique mondiale, l’intérêt de ce cas tient à la fenêtre d’observation qu’il offre : la pression réglementaire extérieure peut-elle réellement favoriser des réformes intérieures dans les principales économies émettrices ? La réponse n’est pas encore établie, mais la voie commence déjà à se dessiner.

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Source links

  1. https://www.csis.org/analysis/new-carbon-order-chinas-response-europes-cbamPrimary

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